Le premier chapitre du Vélodrame :
Chapitre 1
Vole Marcel
- C'est parti ! Greef, Champion, Vogondy, Isasi, et Mayoz semblent vouloir lancer la première échappée de cette quatrième étape, ce mercredi 7 juillet, en cette 97e édition de la Grande Boucle.
La voix du journaliste sportif s'égosille dans l'autoradio. Au même moment, Marcel Proust passe la vitre arrière ouverte du Scénic et tourbillonne dans l’air chaud comme un oiseau blessé.
- Non ! À la fin, vous abusez, mon commandant !
Le conducteur frappe rageusement le volant, coupe le communiqué cycliste de l'été et appuie fermement sur la pédale de frein. Les quatre passagers basculent vers l'avant d'un même mouvement brutal. Le lieutenant de police, Victor Étrela, est en colère contre son ex-supérieur : Georges Faidherbe, assis sur la banquette arrière, au milieu. Ce dernier vient de balancer hors du véhicule le premier volume de l'intégrale de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust, deux mille quatre cents pages, collection Bouquins. Comme ça, parce que l’ex-commandant de police du Havre est devenu imprévisible. Il en avait pourtant conseillé un jour la lecture à Étrela, encore sous le choc d’une affaire sordide, lui disant « Mon garçon, quand tu as fait le trop-plein de viscères, de sang et de vulgarité, lis du Proust. Tu sauras alors que la cruauté et la bêtise humaines peuvent atteindre des sommets d’élégance et de raffinement.».
Mais l’ex-commissaire a oublié ses conseils. Maintenant, il ne parle plus que par gestes ou grognements.
- De toute façon, on allait s'arrêter au bord du lac, mon chéri. Gare-toi.
Cette voix sensuelle un peu rocailleuse est celle de la jolie métisse assise à côté de Victor Étrela. C’est sa femme, Roseline. La petite qui rit aux éclats, derrière elle, sanglée dans son siège comme un cosmonaute s'appelle Olga, leur fille de quatre ans.
- Ne jurez pas devant Georges et Olga, Victor ! Je vais le chercher, votre Proust. Il n'a pas dû avoir bien mal. Arrêtez-vous là.
Assise derrière le conducteur, Mme Ba, une femme noire, ronde, la cinquantaine finissante, tance Étrela. Elle s'en veut un peu d'avoir descendu complètement sa vitre pour prendre l'air. Faidherbe en a profité pour faire une bêtise, une de plus. Elle s'extrait pesamment du véhicule quand elle se retrouve propulsée brutalement en avant. Georges Faidherbe jaillit d'un bond de l'habitacle, passe sur le dos de Mme Ba dont il se sert comme d'un tremplin, et déboule sur le bitume rose sous sa forme actuelle : un nain roux et velu.
C'était lui, le commandant de police en poste au Havre, le supérieur du lieutenant Étrela, très apprécié, estimé, regretté de tous. D'une certaine manière, une partie de lui-même a disparu dans une métamorphose. Une drogue médicale ingérée à son insu a enclenché un processus de rajeunissement accéléré doublé d'une amnésie progressive. Pour comble, il a dégringolé l'arbre de l'évolution humaine de plusieurs branches jusqu'à l'australopithèque. Le quinquagénaire est devenu un enfant monstrueux d'environ dix ans. C'est insensé et pourtant, c'est vrai. Ce bouleversement a interrompu sa carrière dans la police. Provisoirement, espèrent les plus optimistes de ses amis. En attendant une amélioration de son état, l'administration a placé le commandant en congé de longue maladie. La médecine patauge à son sujet.
Mme Ba, plus leste qu'il n'y paraît, le rattrape à temps dans sa course par la ceinture de son pantalon. Il allait plonger dans le lac de Bagnoles-de-l'Orne. Les autres descendent du Scénic.
En voilà une famille bien étrange. Madame Ba, qui n'a pas de lien de parenté avec les Étrela, s'est improvisée éducatrice, nounou et infirmière de son ancien patron, par affection, par fidélité. Elle faisait chez lui quelques heures de ménage. Le cas paraissait désespéré. Or depuis quelques semaines, l'espoir est revenu : le phénomène régressif paraît stabilisé. Certaines mesures semblent même indiquer que l'enfant repart dans le sens inverse. Faidherbe recommence à marquer de ses mains pleines de peinture les murs de sa chambre par exemple. On le laisse faire. Il remonte l'arbre du temps, à son rythme. Il est à Bagnoles en ce début du mois de juillet pour prendre les eaux et reconstituer avec un régime adéquat sa masse corporelle diminuée tandis que Mme Ba en profite pour soigner sa vulnérabilité aux phlébites. Les Étrela ont de la famille à Bagnoles-de-l'Orne. Par amitié, un grand oncle, ex-chauffagiste à la retraite, et son épouse, Christophe et Marie-Louise Bertot, font bénéficier les deux curistes de leurs facilités sur place. Les Havrais, arrivés depuis le vendredi précédent, passent un séjour aussi agréable que possible. La cure matinale en est l'unique contrainte.
Victor Étrela va ramasser son livre. Le Proust est amoché sur la tranche et rougi par les pétales de géraniums qui jonchent le trottoir sous les réverbères garnis de corbeilles de fleurs. Le policier feuillette le livre. Il manque la partie supérieure d'une page, au milieu. Une ligne du texte est partie avec le morceau. Il n'est pas prêt d’en arriver là mais c'est vexant. Il relève la tête. La promenade est déserte à cette heure chaude de début d'après-midi. Son Proust volant n'a blessé personne, c'est déjà un miracle.
Un vélo rouge est négligemment posé contre la rambarde donnant sur la Vée qui coule en direction des Thermes. Une ville sûre au moins, où l'on peut encore abandonner son vélo sans risque de se le faire barboter, ça devient rare, pense le policier.
